Speaker #0Je tiens d'abord à remercier Alexandre Farnoux pour son invitation à venir évoquer devant le public athénien une page controversée de l'histoire de la Grèce, une page trop méconnue, en dépit des nombreux travaux qu'elle suscite, que ce soit en Grèce, à Chypre, en France, mais aussi en Italie, en Allemagne et dans plusieurs pays anglo-saxons. Un véritable foisonnement des études relatives à la francocratie marque en effet la production historique des trente dernières années. Lorsqu'on évoque l'histoire du Moyen-Âge grec, on oppose en général deux périodes. D'une part, celle de la brillante civilisation des Byzantines. D'autre part, celle de la sombre période de domination étrangère marquée par le détournement de la quatrième croisade en 1204. D'un côté, on célèbre une histoire impériale, magnifiée par les superbes mosaïques des tribunes de Sainte-Sophie, par les miniatures raffinées de somptueux manuscrits, par les objets de luxe produits pour la cour de Constantinople. De l'autre, on retient la violence militaire, la culture des armes et les arrogants châteaux qui protègent les villes, qui défendent l'entrée des ports ou qui dominent le paysage. Alors évidemment, cette perception manichéenne du Moyen-Âge grec est le fruit d'un héritage historiographique particulier. Celui élaboré au cours des 19e et 20e siècles, quand sont construits des récits centrés sur l'histoire des nations afin de légitimer l'émergence d'étapes définies par des critères de pureté ethnique, d'homogénéité linguistique et d'orthodoxie confessionnelle. Les exemples peuvent être multipliés à l'infini, et je me limiterai à en citer deux assez éloquents. Prenons celui de Constantin Paparrigopoulos, dont les pages sont pénétrées d'un sentiment de profonde détestation pour la période d'asservissement que représente la domination franque et vénitienne sur les pays grecs. Dans la deuxième partie du quatrième tome de son imposante Histoire de la nation grecque, il use de formules d'une grande violence. Il qualifie la quatrième croisade de « catastrophe barbare des arts et des lettres » et il la rend responsable d'une suppression de l'hellénisme médiéval, « καταλύση του μεσαιωνικού ελληνισμού ». Pour illustrer sa démonstration, il joint une carte fort explicite où l'extension de l'Empire des Comnènes est traitée en grand format pour souligner le contrôle territorial sur de vastes contrées, comme vous le voyez de la mer Adriatique au centre de l'Asie mineure et à la Crimée, alors qu'un insert réduit à un quart de page montre les frontières compliquées de l'espace grec de l'après 1204, ceci afin d'accentuer le caractère illisible d'une époque franque marquée par la fragmentation politique. Pour Paparrigopoulos, la quatrième croisade marque l'aboutissement d'une politique hégémonique de l'Église de Rome, poursuivie depuis plusieurs siècles, politique qui vise un but essentiel, soumettre la chrétienté grecque. À cet effet, la papauté mobilise les rois, les princes et divers pouvoirs en Occident, qui eux s'avèrent davantage mus par la cupidité, désireux de s'approprier les fabuleuses richesses dont regorgent Constantinople et l'Orient grec. Au XIXe siècle, l'avis de Paparrigopoulos est partagé par la plupart des intellectuels réfléchissant sur l'histoire de l'hellénisme et sur la régénérescence incarnée par le jeune royaume grec. Même les érudits, éditeurs des textes classiques produits à l'époque médiévale, rejettent la francocratie. Constantin Sathas, reproche ainsi au joug étrangers de briser une civilisation millénaire. Dans les introductions des volumes de la série qu'il consacre aux documents inédits relatifs à l'histoire de la Grèce au Moyen-Âge, série qui est publiée sous les auspices de la Chambre des députés de Grèce entre 1880 et 1890, il développe ses idées. Il considère que l'invasion des croisés, en bouleversant la vieille société de Byzance, porta un coût irréparable à son administration. Les Grecs furent confrontés à des vainqueurs persuadés que les statues de bronze n'avaient d'autres valeurs que celles qui résultaient de leur conversion en lingots et que pour diriger le monde, Il fallait compter non pas sur la plume et sur le livre, mais bien seulement sur l'épée. Les propos de Sathas s'inscrivent naturellement dans le sillage à un passé de Paparrigopoulos en énonçant l'irréductible opposition entre culture lettrée, fondement du bon gouvernement, et loi des armes, synonyme de ruines et de chaos. Sathas prolonge encore sa critique en relevant les tensions liées aux relations entre les confessions. La persécution latine excita la ténacité religieuse jusqu'au fanatisme et des martyrs de la foi et de la patrie, périr sur le bûcher des croisés. Cependant, aussi rude fut-il aux yeux de Sathas, le joug étranger ne parvint pas à briser les aptitudes innées du peuple grec. Voyez cet extrait, où l'historien assure que, pour la plupart, les grecs esclaves composant un corps d'une même famille, ils réussirent par le génie et le travail à reprendre peu à peu toutes les richesses que la conquête leur avait enlevées. Quand les Français devinrent maîtres de Chypre, ils partagèrent entre eux tous les biens du pays. Un siècle après, tous ces chevaliers ayant gaspillé l'argent dans l'oisiveté, ils se trouvèrent dans la nécessité de vendre à leurs sujets déjà enrichis leurs terres et jusqu'à leur maison. Les rois, eux-mêmes écrasés de dette, furent obligés de rendre la liberté à tous les serfs de leur village moyennant une forte somme d'argent. Dès lors, en un admirable paradoxe, Sathas admet l'apport positif de la domination franque qui favorise une reconstitution de l'esprit national en resserrant les rangs d'une communauté soudée dans le malheur. Malgré tous ces défauts, la domination des croisés en Grèce fut un grand bien à l'hellénisme, à Byzance et à la religion. La distinction entre les classes sociales fut abolie, et la communauté, en absorbant tout, unit tous les esclaves dans l'esprit d'une seule famille. En fin de compte, Sathas reconnaît aux Francs et aux Vénitiens une intelligence politique relative lorsqu'ils respectent les usages des communautés grecques, comme l'avait fait Byzance auparavant. Néanmoins, Sathas n'approfondit pas l'analyse des relations entre grecs, Francs et Italiens, et il reste fidèle au discours généralisateur et globalisant, discours qui méprise la francocratie, parce qu'elle introduit une rupture brutale dans l'histoire de l'hellénisme médiéval. Aujourd'hui, les réflexions de Paparrigopoulos et de Sathas paraissent dépassées, bien qu'elles aient imprégné les mentalités jusqu'à une date très très très récente. La visite effectuée en Grèce par Jean-Paul II, le 4 mai 2001, il y a donc juste 16 ans. Le pape avait alors été interpellé par Christodoulos, archevêque d'Athènes, pour faire acte de repentance envers toutes les atteintes perpétrées par les latins contre les orthodoxes. Jean-Paul II avait admis le besoin d'un processus libérateur de purification de la mémoire, pour reprendre son élégante formule, et il avait trouvé des propos apaisants. Certains souvenirs sont particulièrement douloureux. Et certains événements d'un lointain passé ont laissé jusqu'à ce jour de profondes blessures dans les esprits et dans les cœurs du peuple. Je pense au sac dramatique de la ville impériale de Constantinople, qui était depuis si longtemps le bastion de la chrétienté en Orient. Il est tragique que les assaillants, qui étaient partis assurer le libre accès des chrétiens à la Terre Sainte, se soient retournés contre leurs frères dans la foi. Le fait que des chrétiens latins y participaient remplit les catholiques d'un profond regret. Comment ne pas voir ici ? « Mysterium iniquitatis » à l'œuvre dans le cœur de l'homme. Le jugement appartient seulement à Dieu. Et par conséquent, nous confions le lourd fardeau du passé à son infinie miséricorde, l'implorant de guérir les blessures qui font encore souffrir le peuple grec. Ce rappel des perceptions antagonistes des événements par les autorités religieuses contemporaines, orthodoxes ou latines, illustre la force de préjugés que les historiens remettent désormais en cause et ceci quel que soit le jugement de Dieu. Alors, comprenons-nous bien, il n'est pas question de verser dans l'angélisme et de contester les événements en niant leur dimension tragique. Le 13 avril 1204, Constantinople tombe sous les assauts des croisés, indifféremment francs ou vénitiens, qui massacrent, violent, pillent les palais, profanent les églises et les monastères. Les témoignages de Nicétas Chôniatès et de Robert de Cléry ne laissent aucun doute. La cité impériale et sa population ... subissent d'innombrables outrages, d'autant plus scandaleux à admettre, qu'ils sont commis par des chrétiens ayant pris la croix pour délivrer Jérusalem. Néanmoins, le détournement de la croisade n'apparaît plus comme le fruit d'un sombre complot orchestré depuis le palais du Latran à Rome. La prise de Constantinople en avril 1204 parachève un processus de dégradation des relations entre grecs et italiens, dont les origines remontent au IXe siècle. Un processus qui s'accélère à partir des années 1080, quand Alexis Comnène constate aux Vénitiens d'exorbitants privilèges douaniers et juridictionnels. L'empereur entend en effet renflouer les caisses du trésor en stimulant les échanges entre l'Orient grec et un Occident latin en pleine essor économique. Les privilèges octroyés à Venise dans le chrysobulle émis en 1082 sont reconduits par les successeurs d'Alexis sur le trône et amplifiés par des accords similaires concédés en faveur de Pise et de Gênes. Cependant, après plusieurs décennies, l’immixtion des hommes d'affaires italiens dans la société byzantine suscite des tensions, aussi bien avec la population de la capitale qu'entre groupes marchands, sur fond de décomposition du pouvoir impérial, ce qui accentue les déséquilibres, multiplie les crises larvées ou ouvertes durant les trois décennies qui précèdent 1204. Dès lors, la capture de la capitale byzantine marque l'aboutissement d'une évolution séculaire dont les causes relèvent davantage de la rapacité économique des Italiens et de l'incapacité des élites grecques à résoudre les problèmes liés à l'exercice du pouvoir. Les rivalités religieuses relevées par Paparrigopoulos et Sathas ne sauraient à elles seules expliquer la détérioration des liens entre grecs et latins. La date du 13 avril 1204 marque donc à la fois un aboutissement, celui de l'affaiblissement de la puissance byzantine, et le début d'une longue période au cours de laquelle les Occidentaux contrôlent directement une large partie des pays grecs. Pour désigner cette période, l'historiographie grecque a imposé l'usage du vocable « francocratie », mais il s'agit d'un néologisme trompeur qui appelle des clarifications. Une première clarification concerne le terme « franc », car si les hommes de la quatrième croisade proviennent, dans leur majorité, de Champagne, de Bourgogne, de Picardie, et de Flandre, ils représentent une composante ethnique parmi d'autres au sein des troupes croisées. Au cours du XIIIe siècle, la présence proprement franque s'affirme dans le duché d'Athènes et dans la principauté d'Achaïe, également nommée principauté de Morée, c'est le Péloponnèse aujourd'hui. Sauf que l'établissement franc s'effrite après 1250, ne parvenant plus à attirer de nouvelles recrues depuis le royaume de France, où la chevalerie ne s'enthousiasme guère, pour les expéditions de croisade. Conscient de la gravité des enjeux dans l'Orient grec, les derniers Capétiens conçoivent des expéditions de secours qui le plus souvent aboutissent à des échecs. Dès lors, l'oliganthropie devient un problème récurrent pour les pouvoirs francs dominants des pays grecs. La survie des nouveaux États dépend des effectifs de chevaliers capables de contrôler le territoire, capables de relayer l'autorité sur les populations grecques et de faire vivre les institutions féodales. Le royaume de Chypre, où la dynastie poitevine des Lusignan s'installe au lendemain de la troisième croisade, en 1192, rencontre le même problème l’oliganthropie, qu'elle contient mieux qu'en Morée, car elle intègre des vagues de réfugiés venus de l'Orient latin et du royaume de Jérusalem. À Chypre, l'élément franc se distingue par sa dimension cosmopolite, par sa longue fréquentation des cultures levantines, et ce sont des francs déjà imprégnés d'Orient, qui forment le noyau de la société de cour, à Nicosie. Néanmoins, la faiblesse de l'implantation du peuplement franc oblige les pouvoirs à d'infinies adaptations et recompositions. D'autant plus nécessaire que la peste noire de 1348 frappe violemment et sans distinction les villes, les campagnes, provoquant un étiolement des lignages féodaux qui perdent de leur vigueur. Aussi, pour renforcer les rangs de l'aristocratie, les francs attirent de nouveaux venus aux origines ethniques et sociales bigarrées. Des nouveaux venus qui proviennent surtout de la péninsule italienne ou d'Aragon. Dès 1267, par le traité de Viterbe, Guillaume II de Villehardouin officialise le transfert de la principauté de Morée à Charles Ier d'Anjou, roi de Naples, considérant que le salut viendra d'Italie et seulement d'Italie. La fragilité de l'implantation franque explique les fréquents changements de statut politique, car le pouvoir appartient souvent aux vainqueurs sur les champs de bataille. En 1311, ce sont des bandes de mercenaires catalans qui renversent les De La Roche, la petite dynastie bourguignonne installée sur le duché d'Athènes, alors que la Morée se disloque progressivement, convoitée par les despotes byzantins de Mystra, par des mercenaires originaires de Navarre ou de puissantes familles florentines, les Acciaiuoli, génoises, les Zaccaria ou vénitiennes, les Cornaro. Assurément, la prépondérance croissante acquise par les Italiens au détriment des Francs s'appuie sur l'hégémonie exercée par Venise depuis 1204. Pour les Vénitiens, La chute de Constantinople marque le début d'un formidable processus de conquête territoriale. Par le traité de Sapienza en 1209, ils obtiennent le contrôle sur le sud de la Messénie, avec Modon et Coron notamment, ports clés pour surveiller les routes maritimes en mer Ionienne. En 1211, ils entreprennent la colonisation effective de la Crète et sans quelques familles conquérir à titre privé plusieurs îles des Cyclades. Ainsi, Andrea et Geremia Ghisi deviennent maîtres de Tinos et de Mykonos. Marco Sanudo maître de Naxos. Très vite, les Vénitiens établissent leur domination sur l'Eubée, puis, au gré des circonstances, sur diverses places d'Argolide, Argos, Nauplie ; plus tard, au cours des XIVe et XVe siècles, ils incluent à leur domaine les îles Ioniennes, puis, en 1474, Chypre. Alors que les Francs refluent partout, autour du bassin égéen, les Vénitiens étendent leur puissance territoriale et ils profitent de leur supériorité sur les mers pour s'octroyer un quasi-monopole sur les échanges en Égée. Seuls les Génois contestent la suprématie vénitienne en nouant des alliances avec les Paléologue, qui leur cèdent Chios en 1261, tandis que Mytilène est confié à une famille de corsaires génois, les Gattilusio, un siècle plus tard. Au terme de ce rapide survol, vous pouvez constater que la francocratie correspond en réalité à une italocratie, car la présence italienne s'avère prépondérante dans les pays grecs, tant en matière de possession territoriale que de contrôle des activités commerciales. La seconde clarification, qui mérite d'être apportée quant à l'usage du terme francocratie, relève de l'uniformité du modèle politique associé à une terminologie trop réductrice. En fondant de nouveaux États, les croisés établissent des institutions qui relèvent toutes de la féodalité, car ils recréent dans les territoires conquis le système politique qui prévaut en Occident. Les francs importent donc en Grèce leur conception des relations de pouvoir. Au sommet de la pyramide féodale, on trouve l'enquête latin de Constantinople, avec une juridiction officielle qui s'étend sur le royaume de Thessalonique, La principauté de Morée, le duché d'Athènes et celui des Cyclades. Dans chacun de ces états est reproduite une structure hiérarchique uniforme où les princes dominent leurs barons et leurs chevaliers, ces derniers recevant un fief en échange d'un service militaire précisément conditionné afin d'assurer la défense du territoire. Cette structure féodale se retrouve ailleurs, dans le royaume de Chypre dès 1192, dans le Dodécanèse, enlevé par les Hospitaliers en 1310, bien que ces deux États évoluent hors de la tutelle de l'Empire latin de Constantinople. Quant à Venise, elle recourt également au système féodal lorsqu'elle colonise la Crète, imaginant un découpage théorique de l'île en 540 fiefs, eux-mêmes répartis en deux catégories différentes de services. Pour tous les pouvoirs, sans aucune exception, seule l'organisation propre au système féodal permet de remplir les fonctions essentielles à la défense des pays conquis et à la perception des impôts nécessaires au financement des besoins militaires. Or, pour fonctionner correctement, le système féodal réclame un encadrement militaire conséquent. Sans chef militaire faisant autorité, comme l'empereur, sans chevalier, sans archer ou sans soldat, les territoires ne peuvent être protégés. Dès lors, on comprend le problème crucial que représente l'oliganthropie dont je vous ai déjà parlé, car le manque de combattants entraîne... la disparition rapide de plusieurs États. Le royaume de Thessalonique, fondé par Boniface de Montferrat, pourtant un des plus éminents chefs de la quatrième croisade, disparaît au bout de vingt années d'existence, n'ayant pas de force suffisante à opposer au despote d'Εpire, Michel Doukas. L'empire latin de Constantinople, aussi prestigieux soit-il par sa titulature, s'épuise en guerre contre les Bulgares, contre les Grecs d’Epire ou contre les Grecs de Nicée, et il finit par succomber en 1261. Partout, la fragilité du quadrillage féodal mène à l'effondrement d'états trop étendus pour résister longtemps. Aussi, les pouvoirs francs qui durent dans le temps montrent d'indéniables capacités d'adaptation aux conjonctures environnantes. A cet égard, les féodalités importées dans les pays grecs confirment la souplesse du modèle politique d'origine, même appliquée loin de son cadre d'épanouissement. Pour en finir avec les deux clarifications que je souhaitais apporter au concept de francocratie, Je voudrais simplement insister sur le fait que le système féodal, qu'il soit appliqué par des fronts de Champagne ou de Bourgogne ou par Venise, reste un instrument institutionnel souple que les conquérants manient en fonction des rapports de force, que ce soit ceux découlant des confrontations directes avec les ennemis des États francs ou ceux reflétant les tensions internes aux sociétés des États nouvellement créées. Ce sont quelques évolutions de ces sociétés que je voudrais à présent considérer. Une première évidence consiste à observer que la société byzantine n'a pas été déstructurée par les conquérants, n'en déplaise à Constantin Sathas. La hiérarchie sociale que les francs trouvent à leur arrivée est conservée. Au bas de l'échelle, les paysans parèques demeurent des parèques, et la plupart des statuts fiscaux de la paysannerie byzantine perdurent, que ce soit en Morée, en Crète, à Chypre ou dans le Dodécanèse. Rien d'étonnant à cet immobilisme, puisque l'économie agraire reste le principal secteur productif des populations médiévales. En devenant maître des terres, les seigneurs s'approprient un régime rural que le fisc avait depuis longtemps organisé de manière efficiente. Les francs reconduisent les anciennes divisions foncières et la toponymie, ils maintiennent les cultures, les techniques d'exploitation traditionnelles et le système fiscal byzantin. Tout au plus, ils développent ou introduisent des monocultures spécialisées, destinées aux marchés occidentaux, comme le montrent les exemples de la canne à sucre à Rhodes et à Chypre, de la vigne en Crète. Ainsi, les catégories sociales byzantines marquent longtemps le monde des campagnes, bien que les statuts de la paysannerie évoluent vers une relative simplification, accélérée par le manque de main-d'œuvre consécutif au ravage des épidémies de peste. Au sommet de la hiérarchie sociale, les archontes byzantins réagissent de manière contrastée, adoptant des attitudes qui varient de la profonde hostilité au front à la pleine coopération avec ceux-ci. Plusieurs familles de l'aristocratie, accompagnées d'une part notable du haut clergé orthodoxe, rejettent la soumission au nouveau pouvoir et à la hiérarchie ecclésiastique latine. Ils préfèrent partir en exil à Nice où s'organise la résistance sous la direction des Lascaris. Cette conduite n'est cependant pas uniforme au sein des classes dirigeantes et on trouve des groupes d'archontes occupant une place spécifique dans la hiérarchie féodale des princes de Morée. D'autres, spoliés par les confiscations de terres, entrent en rébellion pour conserver leurs propriétés et élargir leurs prérogatives, comme le font les Calergis et plusieurs familles archontiques de Crète tout au long du XIIIe siècle. À Chypre, une partie des groupes dirigeants acceptent immédiatement le changement de pouvoir, sans intégrer pour autant la structure féodale. Ils abandonnent une moitié de leurs biens aux conquérants en signe de soumission et gardent l'autre moitié de leur patrimoine qu'ils exploitent sans supporter d'obligations militaires. En fonction de ces intérêts et de ces implications dans la vie politique, une partie de l'ancienne aristocratie byzantine réussit donc à maintenir sa capacité économique et à tenir son rang au sommet de la hiérarchie sociale. L'association des élites grecques à l'organisation de la féodalité s'avère cruciale pour les conquérants. En effet, sans leur concours, l'exploitation des registres établis par le fisc byzantin leur est impossible. Ce sont donc des lettrés, des secrétaires, des notaires, qui permettent la transformation des anciennes propriétés foncières en fiefs. Sur la base des descriptions établies auparavant, par les différents bureaux de l'administration impériale. Le rôle tenu par ces groupes de lettrés mérite d'être souligné, car ils assurent la transmission de l'ancien ordre byzantin aux francs, occupant une classe d'intermédiaire entre les seigneurs et la paysannerie. Agissant au cœur des institutions bureaucratiques, ils sont les protagonistes de l’acculturation fonctionnelle. Sans eux, l'adaptation des francs au gouvernement des affaires locales aurait été impossible. Et on rencontre le cas de véritables dynasties d'agents administratifs qui atteignent d'éminentes positions sociales, comme l'enseigne le cas des Singlitico à Chypre. Au début du XIVe siècle, les Singlitico occupent des postes de secrétaires à la Secrète, organe central de l'administration des Lusignan, ce qui leur permet d'acquérir de l'influence, et aussi de manière plus pragmatique, des vignes, des domaines. Deux siècles plus tard, les revenus annuels des Singlitico se montent à plusieurs milliers de ducats, ce qui leur permet d'acheter des titres nobiliaires et de patronner de grandes fondations religieuses, comme le monastère Saint-Mamas à Morphou en 1538. A la veille de la conquête ottomane, les Singlitico sont considérés comme les principaux alliés du pouvoir vénitien dans l’île. La hiérarchie sociale léguée par Byzance ne s'est donc pas effondrée durant le siècle de domination étrangère sur la Grèce. Certes, le pouvoir politique et militaire appartient de manière presque exclusive au nouveau maître du pays, mais la stratification sociale reste conforme à l'ancien modèle. Ce qui ne saurait surprendre, puisqu'elle repose sur une économie rurale un monde relativement immobile par rapport à celui des villes, nettement plus ouvert et dynamique. Vis-à-vis des milieux urbains, l'attitude des conquérants se révèle contrastée, car les massacres et les pillages observés à Constantinople le 13 mai 1204 ne constituent pas la règle. Ainsi, durant la conquête de la Morée, la chevauchée conduite par Guillaume de Champlitte contourne les villes, afin d'éviter de longs sièges qui épuiseraient les maigres forces disponibles. Il faut rappeler en effet que la Morée est emportée par une petite force composée d'une centaine de chevaliers accompagnés d'environ 400 à 500 hommes à cheval. En conséquence, plusieurs villes négocient des conditions favorables en tirant parti d'un rapport de force inédit. La chronique de Geoffroy de Villehardouin révèle qu'en échange de réédition, Patras, Kalamata obtiennent le maintien des traditions, des usages et des coutumes les régissant à l'époque byzantine. Dès lors, on comprend bien que le succès de la conquête s'explique par la capacité des Francs à établir des accords durables avec les élites locales. Certes, des batailles interviennent, certes, des sièges de plusieurs années sont placés devant Corinthe, Argos et Nauplie, mais la conquête franque s'explique aussi par le besoin de définir rapidement les bases d'un modus vivendi à long terme. Cette situation n'est pas particulière à la Morée. Boniface de Montferrat, concède des privilèges similaires aux Thessaloniciens à la fin du mois d'août 1204. Avant lui, en juin 1191, Richard Coeur de Lion opère de la même façon avec les habitants de Nicosie et plus tard, en 1309, les Hospitaliers reconduisent les Rhodiens dans leurs droits. Ces exemples viennent prouver que le pouvoir des armes n'explique pas à lui seul les succès remportés. Une intelligence politique particulière, trop souvent sous-estimée, fut appliqué par les conquérants envers les communautés citadines. Les villes représentent assurément les foyers où s'élaborent les règles de la coexistence. En s'installant dans les pays grecs, les francs créent autour d'eux un cadre conforme à celui de leur mode de vie initial. Pour leur habitat, ils réélaborent les structures byzantines trouvées à leur arrivée pour les transformer en châteaux, à Kalamata par exemple, refortifiées par les Villehardouin après 1205. Les mêmes Villehardouin prennent soin de construire des forteresses en des lieux stratégiques, à proximité des villes, pour en contrôler les accès, s'inspirant de principes tactiques appliqués en Italie du Sud par les Normands. Ils baptisent leurs fondations de nom franc, ainsi le château de Clermont, actuel Chloumoutsi, édifié en plusieurs phases successives à partir de 1220, où l'enceinte de la basse-cour entoure le château hexagonal. Nous sommes là, en présence d'un modèle typique, de l'architecture militaire féodale où l'aménagement des salles internes à la forteresse confère aux logis la qualité de résidence princière. La parenté de ce type de construction avec des prototypes occidentaux ou croisés au levant certifie que les Francs ne conçoivent d'autres référents culturels que ceux propres à la civilisation de l'Occident féodal. Comme il se doit, les Francs introduisent les lieux de culte nécessaires à l'accomplissement de leurs besoins spirituels. Ils soutiennent l'église latine par des donations aux ordres religieux et aux clergés séculiers. Là encore, les nouveaux édifices empruntent leur vocabulaire architectural et esthétique à l'art dominant en Occident, c'est-à-dire à l'art gothique. La cathédrale Saint-Nicolas à Famagouste représente sans doute un des exemples les plus aboutis du gothique rayonnant en pays d'outre-mer, sa cohérence étant servie par un chantier rapide mené entre 1298 et 1324. Quant aux villes de la crête vénitienne, elles s'embellissent de palais, d'églises, de couvents, de loggias, de fontaines, dont le répertoire ornemental se conforme à celui de la métropole. À Candie, notre Héraclion d'aujourd'hui, en 1588, Giovanni Bembo enrichit la fontaine San Salvatore d'un sarcophage et d'une autre statue de marbre, extraits de ruines romaines. Bien sûr, l'exemple s'avère tardif, nous sommes en pleine Renaissance, mais il confirme le souci des officiers de la Sérénissime d'élaborer autour d'eux un cadre physique répondant au goût de leur époque. Aucune surprise donc à repérer sur les façades des palais des églises ou d'autres résidences, à toutes les périodes, ces marqueurs traditionnels de l'identité des familles seigneuriales, que sont les blasons héraldiques, tels ce trio, associant les armes de la papauté à celles d'Angleterre, insérées au-dessus de l'entrée de la petite chapelle Agia Triada, rue des Chevaliers, à Rhodes. Logiquement, la reconstitution de l'environnement culturel particulier aux Francs favorise l'apparition d'une vie de cour dans les capitales des nouveaux États, aussi réduite soit-elle en comparaison du faste déployés en Occident dans l'entourage des souverains et des princes. On associe à la cour de Guillaume II de Villehardouin un chansonnier daté du troisième quart du XIIIe siècle, en français vernaculaire, où figurent des poèmes lyriques déployant des thèmes propres à la littérature courtoise. Deux chansons sont attribuées au prince, dont une reprend les canons de l'amour courtois. Je vous donne la traduction du texte en ancien français qui apparaît sur l'écran. Amour fidèle qui m'enflamme, je me surprends d'avoir l'audace d'être assez courageux pour chanter. C'est pour la dame à qui vont mes désirs. Si elle ne prend pas rapidement pitié de moi, alors je mourrai d'amour fidèle. Dans les mêmes années, à Chypre, l'esprit courtois inspire Philippe de Novare, qui multiplie les récits, lui aussi, en français vernaculaire. Il écrit un livre de jurisprudence, un traité moral et des mémoires, où il met en scène des intrigues locales, en les associant au personnage du roman de Renard. Plus étonnant encore, il rappelle les fêtes données pour l'adoubement des fils de Jean d’Ibelin où l'on joue des scénettes tableaux inspirées des légendes arthuriennes. Jusqu'au début du XVe siècle, la cour des Lusignan rivalise de raffinement avec les cours occidentales entretenant une chapelle de renom où de jeunes chantres venus de Cambrai et de Paris composent le plus volumineux fleurilège d'ars subtilior conservé à ce jour, à savoir... le célèbre manuscrit musical de Turin. En important leur mode culturel, les Francs élaborent un cadre analogue à celui de leur milieu d'origine et ne fait aucun doute que certains apprécient l'exil, trouvant dans les terres de conquête une douceur de vivre qui balaie tout sentiment de nostalgie envers la patrie. Écoutons Hugues de Berzé, un chevalier bourguignon engagé dans la 4e croisade qui compose, dans les années 1220, un long poème inspiré des désillusions d'un homme vieillissant. Il y évoque les péchés commis par les croisés, attirés par les richesses matérielles, les chevaliers succombant au plaisir du luxe émolliant des palais de marbre, des jardins, des belles-dames et des pucelles qui font oublier Dieu et la Vierge. Les féroces guerriers francs ont donc trouvé dans les pays grecs une terre où ils pouvaient satisfaire leurs appétits terrestres et où ils pouvaient reproduire les conditions nécessaires à l'épanouissement de leur milieu d'origine. En introduisant leurs institutions, leurs mœurs et leurs cultures, ils greffent des noyaux de civilisation étrangère dans la société byzantine, provoquant aussitôt des interactions qui affectent les deux groupes. Ni les Francs ni les Grecs ne restent indifférents aux contacts obligatoires qui résultent de relations quotidiennes avec des réactions variables, selon les situations régionales, couvrant un large spectre, du profond rejet de toute entente à l'imbrication étroite des comportements. Comme dans nos sociétés contemporaines, les opinions divergent, en fonction des croyances ou de manière plus prosaïque, en fonction des intérêts particuliers des familles ou des groupes dominants. En résulte des phénomènes complexes d'échanges entre grecs et francs qui provoquent des situations nouvelles, tantôt consensuelles, tantôt conflictuelles, quelquefois, terriblement complexes. En matière institutionnelle, Francs et surtout, disons-le, Vénitiens, confèrent aux élites urbaines des statuts qui élargissent les usages hérités de l'époque byzantine. Ainsi, des formes d'organisation communale se développent à Chypre, à Rhodes, dans les Cyclades, dans l’Heptanèse, en Crète et dans quelques villes du Péloponnèse vénitien. Dépourvus d'autonomie politique, des conseils dénommés communità ou università, rassemblent les membres éminents des groupes dominants, qu'ils soient propriétaires fonciers, marchands, artisans. Ils sont dotés de capacités décisionnaires pour les affaires municipales, regardant les contrats, les propriétés urbaines ou périurbaines, l'approvisionnement des marchés, l'adduction d'eau, la voirie, l'hygiène et l'ordre public. Ces conseils sont les interlocuteurs avec la puissance publique, à laquelle ils présentent des suppliques, afin d'améliorer le sort de la collectivité. Très vite ! Ces conseils deviennent des rouages indispensables à l'administration des populations citadines. A leur intention, les Lusignan font traduire en grec les codes de loi qui leur sont particuliers au tournant du XIVe siècle. Un peu plus tard, en Crète, les conseils urbains délibèrent des relations commerciales à entretenir avec les Émirats turcs, et il arrive qu'ils contestent la politique fiscale de la métropole. Ainsi, en 1363, la révolte de Saint-Titus débute, par le rejet d'une taxe portuaire imposée par Venise. Pendant près de cinq ans, en se plaçant sur la protection du saint patron de la Crète, les seigneurs vénitiens et les archontes crétois entraînent leur clientèle dans un processus d'émancipation que Venise réprime violemment, consciente du danger que représente la trahison des parties des élites locales. Deux siècles plus tard, inquiète de la menace ottomane, l'universitat de Nicosie prend l'initiative de financer la transformation de la vieille... enceinte des Lusignan, en une forteresse bastionnée. En l'espace de six mois, sous la direction experte de Giulio Savorgnan, un chantier d'une gigantesque ampleur aboutit à l'édification d'un prototype de l'architecture militaire de la Renaissance, appelé à se propager en Italie et ailleurs au XVIIe siècle. Par cette opération, la population nicosiate acquiert une identité collective spécifique qui renforce sa cohésion sociale, ayant pleine conscience d'incarner la modernité aux yeux de l'histoire. Les villes deviennent donc les cadres propices à des phénomènes d'adaptation et d'expérimentation multiformes. D'autant plus fluides que le principe de la ségrégation spatiale ne préside pas à la conception des relations sociales. Certes, les juifs sont groupés un peu partout autour de leur synagogue en des judecca. Pour leur part, les Hospitaliers accaparent la ville haute de Rhodes, le collachium, sans doute, pour des raisons militaires. Sinon, la mixité ethnique forme la règle, nulle part n'existe des quartiers réservés et la distribution des édifices de culte à Candie, à Nicosie ou ailleurs prouve que les sociétés participent d'évolutions communes. À cet égard, l'analyse des testaments dressés à Candie au XIVe siècle montre des pratiques successorales où 38% des testataires accomplissent des donations aux institutions des deux religions, grecques et latines. Bien sûr, l'exclusivité des donations concerne les deux autres tiers des cas étudiés, mais une part importante de la population use de transferts culturels sans rompre avec sa foi d'origine. Alors, faut-il s'en étonner, la frangocratie reste une période dominée par des troubles politiques, par le danger turc, par la récurrence des épidémies de peste. En conséquence, les dévotions rendues à la Vierge et au Christ, aux saints locaux, ou à ceux de toute la chrétienté comme Nicolas et Catherine, agrègent les fidèles de confessions différentes. Les historiens de l'art ne cessent de repérer des patronages de francs dans des lieux de culte grecs, avec des chevaliers en armes représentés agenouillés et en posture de prière, comme ici, à Saint-Georges Chostos, à proximité de Rhodes. Le recours à des peintres grecs, et forcément aux canons iconographiques propres à la peinture byzantine, se révèle systématique un peu partout, en des combinaisons plus ou moins développées et volontaires. Un des exemples les plus stupéfiants provient sans doute de Chypre, quand, à la fin du XIIIe siècle, les Carmes, un ordre religieux latin installé dans l'île à la fin des années 1230, passent commande d'un grand panneau de la Vierge à un atelier local. Afin de représenter le sujet à la maniera greca, l'on découvre Marie placer les moines tonsurés sous la protection de son manteau. Bien sûr, l'absence de peintres occidentaux explique la réalisation d'une icône qui se conforme au canon de l'esthétique byzantine, mais l'exemple assure qu'il n'y eut jamais de cloisonnement étanche entre grecs et francs, surtout en milieu urbain. Dès lors, se déploie le jeu des phénomènes d'influence réciproque, un jeu qui soulève d'infinies questions aux historiens du XXIe siècle. Prenons l'exemple de la chronique de Morée, célèbre récit publié pour la première fois par Jean-Alexandre Buchon en 1825. Huit manuscrits en sont conservés, livrant quatre versions distinctes, une en grec, une autre en français, une troisième en italien, une quatrième en aragonais. Toutes ces versions dérivent d'un ancêtre commun, dont on discute toujours de la langue d'origine. Pour certains spécialistes, le texte aurait été composé en grec autour de 1300. Pour d'autres, le récit serait écrit en français, puisqu'il défend les prérogatives de la famille des Le Maure. Les arguments ne manquent ni d'un côté, ni de l'autre et l'analyse des procédés narratifs respectifs soulignaient l'étroite dépendance vis-à-vis des traditions orales. Sans trancher le débat, On remarquera que, dans le contexte moréote, l'historiographie vernaculaire franque précipite l'apparition du premier grand récit historique versifié en grec démotique. Un autre texte, essentiel pour l'histoire de la littérature médiévale grecque, soulève d'infinies incertitudes. Je veux parler de la chronique du doux pays de Chypre, attribuée à Léontios Machairas ; Machairas occupe une place de secrétaire dans l'administration des Lusignan durant les premières décennies du XVe siècle. Sa fonction l'autorise à relater les événements dont il est témoin et, sans doute, est-il un observateur attentif et scrupuleux de son époque. Le problème qui surgit avec son œuvre tient au fait qu'il redate l'histoire de son île depuis l'époque byzantine, qu'il la poursuit en utilisant des chroniques locales franques et surtout que son récit est accessible à travers trois manuscrits datés du milieu du XVIe siècle. En conséquence, faut-il attribuer... au seul Léontios Machairas, une œuvre peut être augmentée, compilée et traduite à la Renaissance. Vous pouvez le constater par vous-même, les jeux d'interférences culturelles entre grecs, francs et italiens se singularisent par leur extrême complexité et sans doute garderont-ils longtemps une part de mystère. Cette complexité qui nous interpelle et qui dérange les esprits enclins aux schématisations n'a pas échappé aux acteurs de l'époque. Et je reviens au texte attribué à Léontios Machairas, qui livre, parfois, des exégèses riches de signification sur les évolutions de son temps. À l'occasion d'une description de l'installation des Francs à Chypre, il constate que les conquérants ont apporté de nouveaux usages et nouvelles langues de communication. Il commente alors « [ἀπὸ τότες] ἀρκέψα νὰ μαθάνουν φράνγκικα, καὶ ᾿βαρβαρίσαν τὰ ῥωμαϊκά, ὡς γοιὸν καὶ σήμερον, καὶ γράφομεν φράνγκικα καὶ ῥωμαϊκά, ὅτι εἰς τὸν κόσμον δὲν ἠξεύρουν ἴντα συντιχάννομεν » À partir de cette époque, on a commencé à apprendre le français et on a barbarisé le grec. Si bien qu'aujourd'hui, nous écrivons en français et en grec, et que dans ce monde, on ne sait plus ce qu'on rédige. Cette remarque d'une prodigieuse lucidité exprime le désarroi d'un lettré face à des transformations linguistiques qui bouleversent les repères et qui le détache de l'héritage culturel. Pourtant, sans craindre la contradiction, Machairas préfère cette langue barbare au grec atticisant pour relater les affaires contemporaines. Il tourne le dos à l'archaïsme pour lui préférer une modernité aussi insatisfaisante et empirique soit-elle. La période de la francocratie ne saurait donc qu'être considérée comme celle du recul de l'hellénisme durant le Moyen-Âge. Effectivement, cette page de l'histoire paraît compliquée, chaotique, avec ses états, grands et petits, qui naissent et disparaissent au gré des alliances ou des batailles. Nul doute que les territoires grecs vivent sous un régime de fragmentation politique déconcertant. Mais au XIVe siècle, la fragmentation politique se révèle tout aussi éclatante dans la péninsule italienne, déchirée par les oppositions entre guelphes et gibelins, divisées entre communes rivales. Dans la péninsule micrasiatique, là encore, le paysage politique se trouve marqué par un profond morcellement consécutif à l'émergence d'émirats turcs concurrents. À l'aune de l'histoire méditerranéenne, les pays grecs partagent une communauté de destin avec les régions environnantes et il faut attendre le milieu du XVe siècle pour que de nouvelles formations politiques de type impérial submergent et divisionnent de la fin de l'époque médiévale. La domination franque et italienne ne correspond donc pas à une période sombre dans l'histoire du Moyen-Âge grec. Au contraire, il s'agit d'une période féconde, faite de confrontations, d'échanges, de tâtonnements et d'expérimentations, comme le prouve le psautier Hamilton, un psautier bilingue grec-latin précédé d'un préambule en ancien français, l'ensemble étant composé à Chypre durant le premier quart du XIVe siècle. Le prouve également cette icône crétoise plus tardive, sans doute destinée aux franciscains de Candie. Nous sommes bien face à une période où les hommes se donnent les moyens de construire une société multiculturelle en inventant des règles de coexistence, fondée sur des principes de respect des systèmes juridiques particuliers à chaque groupe ethnique et confessionnel. Certes, d'un point de vue institutionnel, les rapports entre ces groupes avantagent les Francs et les Italiens au détriment des Grecs et des Juifs. Cette hiérarchie peut aujourd'hui choquer, mais inutile s'en étonner. La société médiévale ne cultive pas des valeurs sociales prônant l'égalité entre les individus ou entre les nations. En revanche, Les hommes du Moyen-Âge s'inscrivent dans le respect des traditions antérieures, ce qui signifie, très concrètement, qu'à leur arrivée, français et italiens ne transforment pas le droit byzantin, ni ne modifient le rite orthodoxe. Ils s'approprient les matières bureaucratiques byzantines, ils conservent la hiérarchie sociale, locale, ils recourent aux peintres grecs pour exprimer leur piété. En d'autres termes, les conquérants n'ont pas brisé la civilisation grecque médiévale. Bien au contraire, en bousculant l'ordre politique, Francs et Italiens ont poussé l'hellénisme à s'adapter à de nouvelles contraintes. Ils l'ont dynamisé, ils l'ont modernisé. Dans ces conditions, vous ne serez pas surpris qu'à mes yeux, la période de la frangocratie appelle une profonde... reconsidération quant à son rôle dans l'histoire millénaire de l'hellénisme. Je vous remercie de votre attention.