Speaker #0Je suis Zoï Tsirtsoni, directrice de recherche au CNRS, au laboratoire Archéologie et sciences de l'Antiquité à Paris-Nanterre, ancienne membre de l'école française d'Athènes. Je suis archéologue, spécialiste du Néolithique et de l'âge du Bronze, en Grèce et dans les Balkans. A ce titre, je co-dirige depuis plusieurs années, au nom de l'École française d'Athènes, le programme de recherche franco-hellénique de Dikili-Tash, un grand tell préhistorique en Grèce du Nord. Aujourd'hui, je vous parle d'un livre que j'ai écrit et qui vient d'être publié par l'École française d'Athènes dans la collection BEFAR. Il s'intitule « Le temps et ses noms, construire une chronologie égéo-balkanique du 7e au 4e millénaire avant J.-C. » Comme l'indique le titre, les problèmes de périodisation pour ce laps de temps dont l'espace égéo-balkanique, c'est-à-dire en Grèce, et dont les pays voisins, notamment la Bulgarie, et l'Ouest de la Turquie. Ce laps de temps, du 7e au 4e millénaire avant J.-C., représente une tranche particulièrement importante de l'histoire, puisque c'est durant ces années qu'apparaissent les premiers villages sédentaires, et l'économie agropastorale, l'architecture, l'artisanat de la terre cuite, c'est-à-dire la céramique, et l'outillage poli, et même la métallurgie. C'est aussi une période qui connaît plusieurs mouvements de population, à différentes échelles, et sans doute dans différentes directions. Autant dire qu'il est essentiel de pouvoir suivre la temporalité des phénomènes observés. les nouvelles installations ou les abandons, les changements de mode céramique ou les changements de pratiques alimentaires, l'émergence ou les changements de pratiques funéraires, etc. Si l'on veut être en mesure non seulement de décrire les évolutions, mais proposer aussi des interprétations. L'ouvrage commence cependant par un constat. Il est aujourd'hui très difficile pour l'archéologue, l'historien ou... tout autre spécialiste travaillant sur la Grèce et les Balkans proto-historiques de se retrouver dans les différents schémas chronologiques utilisés pour situer dans le temps et contextualiser les faits observés. Cette situation est le résultat d'une histoire de la recherche complexe sur plus d'un siècle, inégale en qualité, différente selon les pays et même selon les régions où les écoles scientifiques représentées. Certains travaux utilisent le terme de néolithique pour l'ensemble de la période, subdivisé en sous-périodes, avec des phases et des sous-phases, tandis que d'autres distinguent en plus une période appelée Chalcolithique, avec des subdivisions aussi. Mais selon les utilisateurs, les différentes périodes et phases ne sont pas définies pareilles, ni avec les mêmes bornes temporelles. Selon les schémas de périodisation, une même tranche peut alors être décrite par deux, trois ou quatre noms différents. Et lorsqu'on cherche à comparer, par exemple, deux niveaux d'occupation ou deux assemblages d'objets, pour savoir s'ils sont contemporains ou s'il y en a un qui est plus ancien que l'autre, on a le plus grand mal et on peut même être facilement induit en erreur. Le risque, si on se fie aux appellations, est de séparer des choses qui vont en réalité ensemble, ou au contraire, mettre ensemble des choses qui sont distantes de plusieurs siècles. Le récit historique qui en découle est évidemment, dans ce cas, erroné. On pourrait croire qu'avec les moyens modernes de datation, fondés sur des principes physico-chimiques, notamment la datation radiocarbone, il mesure le temps depuis lequel un organisme vivant a cessé de stocker du carbone, on n'aurait plus à se préoccuper des appellations. Mais ce n'est pas le cas, et cela pour deux raisons. D'abord parce que les dates produites ne sont pas toujours suffisamment précises pour permettre d'ordonner les faits avec certitude. Deuxièmement, et surtout, parce qu'il faut pouvoir être sûr que les dates obtenues sur un morceau de bois, un os ou une graine vont réellement avec le niveau d'occupation et les faits qui nous intéressent. Si la datation est bonne, mais l'attribution a un contexte erroné, l'ensemble sera faux. On a donc toujours besoin d'un ordonnancement relatif des faits, que l'on souhaite voir ancré dans le temps calendaire de la manière la plus précise possible. Et c'est ce que j'ai essayé de faire justement dans mon ouvrage. Je propose d'adopter une grille de lecture des évolutions en étapes, étapes définies d'après des données stratigraphiques et matérielles issues exclusivement de sites qui ont de bonnes séquences et des dates absolues. notamment radiocarbone. Cela réduit les risques de raccourcis historiques et de mésinterprétations fréquents lorsqu'on essaie de construire d'emblée des séquences régionales sur la présomption d'une évolution identique sur plusieurs sites. Pour désigner les 13 étapes égéo-balkaniques distinguées, plutôt que d'employer l'une des nomenclatures existantes, ce qui n'aurait pas été possible de toute façon, ou de créer une nouvelle combinaison, je propose une simple numérotation. Et de cette façon, ma grille peut servir d'étalon de référence entre les schémas actuels. Enfin, pour tester la validité et, si possible, préciser davantage les bornes temporelles suggérées, je procède à une modélisation de type bayésien d'une grande partie des dates disponibles à l'aide du logiciel de modélisation chronomodèle. Au total, j'ai modélisé plus de 1300 dates sur un total de 2000, issues de 89 sites répartis sur les trois pays, la Grèce, la Bulgarie et l'Οuest de la Turquie. Cet exercice permet de corriger les séquences chronologiques de certains sites et améliore plus ou moins sensiblement quelques portions de la séquence globale, tout en montrant les limites de nos instruments de mesure de temps qui ne nous permettent pas d'aller au-delà d'un certain degré de résolution. Cet exercice permet enfin de mesurer l'apport de l'outil statistique au discours archéologique. La réalisation de cet ouvrage repose sur plus de 20 ans de pratique sur les questions de culture matérielle, de peuplement et de chronologie. Au cours de ces années, j'ai eu l'occasion de mesurer les difficultés et les différents types de blocages épistémologiques, linguistiques, disciplinaires, politiques même. Et c'est en connaissance de cause que je me suis lancée dans cette entreprise. Mon ambition était de proposer quelque chose qui soit... non seulement correcte scientifiquement, mais utile et utilisé par la communauté scientifique. La neutralité du schéma est, comme je l'ai dit, une condition qui me semble essentielle pour sa réussite. Sa durabilité est aussi un autre aspect important, car il est certain que de nouvelles données archéologiques vont s'ajouter à celles qu'on connaît à présent. Elles viendront enrichir ou modifier le tableau dressé aujourd'hui. Mais le tableau lui-même, dans son état actuel, est solide. Les données exposées sont vérifiées et croisées jusque dans détails, qu'il s'agisse de données des fouilles ou des datations brutes. Et même si on a demain une nouvelle courbe de calibration, c'est-à-dire la courbe qui permet de passer des datations brutes aux dates calendaires, ou si on a des nouvelles méthodes d'analyse statistique permettant d'aller plus loin dans leur traduction chiffrée, l'on pourra toujours repartir de ce qui est réuni ici. Le système pourrait par ailleurs être étendu vers les périodes suivantes, selon les mêmes méthodes. Le travail réalisé dans mon ouvrage s'inscrit dans un mouvement... plus large de mise à jour de la chronologie du Néolithique et du Chalcolithique européen, qui a commencé tacitement vers le milieu des années 2000. Dans ces années, effectivement, plusieurs chercheurs, dont je fais partie, ont ressenti le besoin de révisiter les cadres existants, de clarifier et préciser les séquences, de compléter les lacunes et tester quelques-unes des idées dominantes à l'époque. Le tableau a déjà changé et j'espère qu'il changera encore davantage au fur et à mesure des découvertes et de nouveaux travaux. Cette dimension qu'on pourrait qualifier de collaborative concerne aussi l'exploitation des résultats. Mon ambition de fournir un cadre de lecture des événements fiables et faciles à manier concerne en effet non seulement les archéologues, mais aussi les spécialistes d'autres disciplines, géographes, naturalistes, généticiens, modélisateurs. Nous sommes dans l'époque du big data et nous avons donc une grande responsabilité, car la qualité de nos reconstitutions du passé, comme de nos projections pour le futur, dépend directement de la qualité de données qu'on utilise dans nos modèles. Et j'espère que cet ouvrage trouvera rapidement son public dans cette direction aussi Je terminerai en disant combien je suis heureuse que cet ouvrage, réalisé dans le cadre de mes travaux d'habilitation à diriger des recherches à l'université Lumière Lyon 2 en octobre 2021, soit publié dans la collection BEFAR. Il y a plusieurs raisons à cela, le prestige de la collection, évidemment, la qualité de l'édition et de la diffusion, mais aussi une raison toute personnelle qui rejoint également l'histoire de la discipline et celle de l'école. Mon ouvrage arrive en effet 40 ans après la parution, dans la même collection, de l'ouvrage « Le Néolithique et le Bronze Ancien égéens » de René Treuil, l'un des premiers à aborder ensemble ces deux périodes, en considérant également les régions voisines et en mettant l'accent sur les problèmes de stratigraphie et de chronologie, y compris absolue. J'ai eu la chance d'être l'élève de René Treuil à l'université Paris I et sur le terrain à Dikili Tash, et cette possibilité qui m'est donnée aujourd'hui de publier dans la BEFAR un nouvel état de ces dossiers me paraît très émouvant. Elle en dit long aussi sur les choix de l'institution, son caractère constant pour accompagner et valoriser les évolutions méthodologiques et disciplinaires, dont son périmètre d'activité et au-delà.