Speaker #0Bonjour, je m'appelle Gilles Grivaud et je suis professeur émérite d'histoire médiévale à l'Université de Rouen-Normandie et membre du groupe de recherche d'histoire de cette même université. Alors je viens ici attirer votre attention sur une publication de l'École française d'Athènes, où j'ai été membre scientifique pendant 4 ans. Je suis spécialisé sur l'histoire des dominations franques et vénitiennes à Chypre et en Grèce au XIIIe-XVIe siècle. Et en parallèle, j'ai développé un profond intérêt pour l'historiographie grecque contemporaine, notamment sur la perception des conversions à l'islam, très vaste sujet qui a suscité deux publications collectives, une co-dirigée avec Alexandre Popovic en 2011, l'autre avec Philippe Gelez en 2016, toutes deux intégrées à la collection « Mondes méditerranéens et Balkaniques » de l'École française. Il m'était donc naturel de croiser ces deux champs disciplinaires en interrogeant la construction des récits sur l'histoire de la Grèce franque à travers une série de questionnements qui nourrissent le programme de recherche intitulé « Écrire l'histoire de la Grèce franque » . Ce programme offre d'une part des bases de données bibliographiques et archéologiques, disponibles en libre accès sur le site frankika.efa.gr. D'autre part, il tente de comprendre comment l'objet scientifique Grèce Franque a été élaboré, comment il s'est construit et enrichi aux époques qui nous précèdent. Pour saisir la dynamique de la construction historiographique, quatre colloques se sont déroulés autour de figures savantes. Charles Du Cange, Jean-Alexandre Buchon, Louis de Mas Latrie, Camille Enlart et Albert Gabriel. Le tome 70 des suppléments du Bulletin de Correspondance Hellénique que je vous présente ici maintenant est issu des actes des rencontres organisées à Rouen en octobre 2022 et à Athènes un an plus tard, rencontres qui étaient focalisées sur Du Cange et Buchon. Le volume Historien de la Grèce Franque est le premier d'une série de trois ; suivront les actes du colloque sur Mas Latrie, sous la direction de Philippe Trélat et de Ludivine Voisin. Et un troisième volume, dirigé par Geoffrey Meyer-Fernandez, sur Enlart et Gabriel. Alors pour clore sur les aspects éditoriaux, sachez que ce premier opus comprend 19 essais, le plus souvent illustrés. Il forme un livre de 496 pages, imprimé en novembre 2025, et disponible désormais en accès libre sur le site Open Edition Books. Alors, à quoi correspond l'objet historique désigné par le concept Grèce franque ? Il s'agit d'une page d'histoire médiévale qui concerne les pays grecs placés sous l'autorité de Princes francs entre le XIIIe et le XVIe siècle Ce cadre spatial et chronologique,conventionnel est cependant trompeur, réducteur, pour deux raisons principales. La première tient au fait que la domination sur les régions enlevées à l'Empire byzantin à partir de 1204 n'appartient pas exclusivement à des familles originaires de Champagne, de Franche-Comté, de Bourgogne ou d'autres régions de la France. En effet, lors de la quatrième croisade, les Italiens participent aux conquêtes, des vénitiens bien sûr, mais aussi des chevaliers issus de Lombardie ou d'autres états de la péninsule italienne. Par la suite, avec le jeu des mariages et des alliances, ou encore sous les effets du développement de la puissance catalane, plusieurs états francs passent sous la coupe de princes et de seigneurs génois, florentins, savoyards, voire aragonais de Sicile. Et on constate ainsi que le concept Grèce franque cache un ensemble elastique de constructions politiques qui ont en commun l'application d'institutions féodales occidentales par et au bénéfice de maisons aristocratiques de rite latin. La seconde raison pour laquelle la catégorie « Grèce franque » est incorrecte tient à la durée de cette domination variable selon les régions concernées. Les Byzantins récupèrent le royaume de Salonique dès 1224 et ils s'emparent de la principauté de Morée en 1430. Pour leur part, les Ottomans enlèvent Rhodes en 1522, Chypre en 1570, la Crète en 1669, et ce sont finalement les guerres napoléoniennes qui écartent Venise des îles Ioniennes en 1797. L'hétérogénéité des situations locales montre que les institutions féodales occidentales perdurent hors du cadre chronologique habituellement associé au Moyen-Âge, puisqu'elle reste en vigueur jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, voire au-delà. On peut prendre l'exemple de Corfou. Dans ces conditions, on en vient naturellement à interroger la pertinence de la catégorie Grèce franque, inadaptée pour qualifier un phénomène historique de plus grande complexité. Alors deux questions : comment s'élabore ce champ historique ? En quel contexte idéologique se développe-t-il ? Et ce sont donc ces questions auxquelles les contributrices et les contributeurs du premier volume Historien de la Grèce franque ont réfléchi, avec des analyses à la fois historiographiques et épistémologiques, appliquées à deux historiens qui, à 150 ans d'écart, marquent ce champ disciplinaire. Aussi étonnant serait-il, tout commence en Picardie, à Amiens, au milieu du XVIIe siècle, avec un immense savant Charles Du Cange, que rien ne prédestine à devenir le fondateur des études sur la Grèce franque. Du Cange, né en 1610, est une figure majeure de l'érudition de l'époque classique, auteur de deux dictionnaires de latin médiéval et de grec médiéval, qui sont demeurés ouvrages de référence. Pour composer ses lexiques, Du Cange consulte diverses catégories de manuscrits, à Amiens ou à Paris, et il complète ses lectures grâce aux prêts d'ouvrage entre érudits, membres de la République des Lettres. À force de dépouillement, Du Cange collecte des données sur des sujets hétéroclites qui reflètent les préoccupations d'un noble de province, de surcroît officier du roi, de qui il tient une charge de trésorier. Au fil des années, Du Cange compile des notices dans des recueils qui concernent l'histoire de la Picardie, la généalogie de grandes maisons aristocratiques, l'héraldique, ou encore la géographie de la France, sans oublier évidemment la lexicographie, car Du Cange possède une rare maîtrise du grec et du latin appris durant ses formations chez les jésuites. Jusqu'au milieu des années 1650, Du Cange ne publie rien, n'envisage aucune carrière associée aux lettres, il enrichit ses collections. C'est sur proposition d'Antoine Vion d'Héroval, qui est auditeur à la Chambre et le Comte à Paris et surtout un antiquaire collectionneur réputé, que Du Cange est appelé à travailler la chronique de Geoffroy de Villehardouin, un classique qui relate le déroulement de la quatrième croisade et la conquête des provinces byzantines. Ce texte a déjà fait l'objet de plusieurs éditions dans la France de la Renaissance, mais un manuscrit, et récemment entré dans la Bibliothèque du Roi, justifie une nouvelle publication, qui est donc... confiée à Du Cange. En 1657, l'érudit amiénois est âgé de 47 ans quand il publie son premier ouvrage, composé de deux parties. Il propose une version améliorée de la chronique en comparant plusieurs manuscrits selon les critères philologiques en vigueur. Il complète avec une traduction en français modernisé, ajoute un corpus d'annexes documentaires, généalogiques et lexicographiques. Jusque-là, Du Cange enrichit la compréhension du contexte sans innover. En revanche, la seconde partie du livre dépasse la perspective initiale quand il consacre près de 200 pages à l'histoire de l'Empire français de Constantinople, prolongeant jusqu'en 1464 le récit de Villehardouin qui, lui, s'arrête à 1207. Par ses choix, Du Cange détache l'histoire de la Grèce franque du cadre des croisades menées en Orient latin et il affirme la pleine autonomie d'une période marquée par les conflits entre puissances de la péninsule balkanique. Il écrit une histoire de l'Empire de Constantinople sous les empereurs françois, qui confère aux Francs un rôle primordial dans la vie politique et militaire, entretenant la fiction d'une continuité institutionnelle à travers la transmission des titres, alors qu'en réalité, les Byzantins évincent les francs de Constantinople en 1261. En agissant ainsi, Du Cange défend la légitimité des droits de la couronne de France sur le trône de Constantinople, thèse qu'il défend avec zèle dans la préface dédiée à Louis XIV, jeune souverain âgé de 19 ans, encore sous la coupe de Mazarin. En fait, depuis le début du XVIIe siècle, historiens et hommes de lettres flattent les rois de France en prédisant leur reconquête du trône de Constantinople, et Du Cange s'inscrit dans une longue tradition de littérature courtisane. Du Cange place donc les empereurs français au cœur de l'échiquier politique balkanique des XIIIe-XVe siècles, et à leur côté, il célèbre d'autres lignages aristocratiques francs, dont il reconstitue les généalogies. Il oriente ainsi l'histoire de la période vers un type d'enquête qui structure longtemps ce champ historique en attribuant au lignage un rôle essentiel. Du Cange est cependant un helléniste qui utilise les chroniques byzantines dont il défend la pertinence pour comprendre la période. Il proclame " Comme l'histoire des François qui ont possédé l'Empire de Constantinople fait une partie de celle de la France, on ne peut pas aussi révoquer en doute qu'elles ne doivent entrer dans le corps de la Byzantine ". Dès lors, il formule la nécessité d'élaborer une histoire franco-byzantine en croisant les sources émanant de divers acteurs. Cela ne signifie pas qu'il crédite les textes grecs d'une valeur spécifique, car il donne la préférence aux auteurs francs en cas de version contradictoire. Et en réalité, Du Cange reconduit les arguments négatifs qui pèsent sur les Grecs depuis l'époque de Villehardouin et de ce point de vue, il s'inscrit dans la continuité de la polémique hostile aux Grecs. Le livre paru en 1657 reste néanmoins une œuvre incomplète. Du Cange a conscience des limites de ses résultats car sa compulsion continue de manuscrits lui apporte des informations complémentaires. En conséquence, il prépare une révision qui ne voit pas le jour avant sa disparition à Paris en 1688, mais la Bibliothèque nationale de France en a conservé le manuscrit, qui sera finalement édité par Buchon en 1826. Du Cange a produit un ouvrage refait d'une immense érudition qui impressionne les historiens spécialistes des croisades, dans les milieux académiques français, évidemment, mais aussi en Italie, dans l'Europe balkanique et en Allemagne. où Karl Hopf lui attribue, en 1859, la qualité de pater historiae franco-byzantinae. C'est donc après un intervalle de 150 ans que l'héritage de Charles du Cange sur la Grèce franque est exhumé, grâce à Jean-Alexandre Buchon, personnage dont le profil social tranche par rapport à celui du noble Picard. Buchon en est dans le Berry, au sein d'une famille de petits négociants en 1791. Sans formation universitaire, sans environnement savant, sans fortune personnelle, il opte pour une carrière d'homme de lettres polygraphe qui pourfend la monarchie de Louis XVIII à laquelle il oppose les principes du libéralisme anglais. Buchon publie dans la presse sur des sujets disparates et dans le constitutionnel daté du 23 août 1821, il salue l'insurrection grecque par l'adaptation française d'un poème satirique, le Ρωσσοαγγλογάλλος. Comme Buchon ignore le grec, il traduit la version anglaise de William Leake. Buchon ne s'investit pas pour autant dans la vie du comité philhellène de Paris, même s'il défend le principe de l'émancipation politique des peuples. En fait, Buchon a d'autres priorités. Il adhère au courant historiographique romantique qui placent au centre de sa réflexion, l'histoire de sa patrie, la France. A l'instar de François Guizot, il crée une collection de chroniques nationales françaises dont il prévoit 60 volumes en 1824. Pour sélectionner les textes, Buchon consulte des manuscrits de la Bibliothèque royale et il découvre les écrits de Charles Du Cange qui orientent sa réflexion. On a vu que Du Cange a légitimé l'enquête sur la Grèce franque quand il fait une page authentique de l'histoire de France. Et Buchon creuse cette voie. Buchon ne maîtrise pas le grec. Cela ne l'empêche pas de publier une traduction française à la chronique de Morée en 1825. Un an après, il accomplit l'édition du manuscrit de l'histoire de l'Empire de Constantinople sous les empereurs François, révisé par Charles du Cange. Petit à petit, Buchon devient spécialiste de la Grèce franque, malgré le mépris des milieux académiques qui lui reprochent l'amateurisme de ses travaux. A force de publications et de sollicitations, Buchon obtient du ministère de l'Intérieur une mission, pour découvrir de nouvelles sources sur la Grèce franque, tant dans les dépôts d'archives italiens qu'en Grèce, afin de retrouver les traces monumentales de la présence franque. En 1840 et 1841, il consulte donc des collections de manuscrits et il ne compte pas sa fatigue pour visiter des sites difficiles d'accès. A son retour et jusqu'à sa mort en 1846, il multiplie les éditions de documents d'archives, propose des synthèses sur les régions que Du Cange avait ignorées, laisse des notes de voyage riches d'informations, et, il faut bien l'admettre, il est devenu le savant qu'il rêvait d'être. Buchon reste cependant un historien ancré dans l'époque romantique, appliquant à la Grèce franque des grilles de lecture empruntées à son ami Augustin Thierry, expert de l'Angleterre anglo-normande. Buchon imagine ainsi une civilisation mixte gallo-grecque, où auraient été bâties des églises gallo-grecques, et où les métisses Gasmules auraient combiné les qualités des deux peuples. Ce fantasme démontre la dimension hétérodoxe de la pensée de Buchon, qui sur le fond reconduit les catégories épistémologiques établies par son maître à penser. Quels que soient les reproches qui peuvent lui être formulés, Buchon marque un progrès évident par l'élargissement du champ des connaissances, en recourant aux archives italiennes et en enquêtant sur le terrain, à l'inverse de Du Cange, qui garde le profil d'un historien de cabinet. À travers ces deux figures de savants, la Grèce franque a obtenu un statut disciplinaire autonome, celui d'une région où ont principalement cohabité des Grecs et des Francs pendant trois siècles, pour le meilleur et pour le pire. L'antécédence d'un construction politique élaborée par Du Cange n'est pas mise en cause par les historiens qui le suivent, en France ou ailleurs. Alors évidemment, il aurait été utile d'analyser de manière plus fine le traitement de cette période par les historiens italiens ou allemands, mais en règle générale, les catégories définies par Du Cange sont acceptées jusqu'au XXe siècle. En Grèce, la lecture de cette période s'avère plus critique, évidemment. Surtout au moment de la guerre de Crimée, où les parallèles insistent sur la dimension impérialiste de l'expansion occidentale, similaire à celle observée au milieu du XIXe siècle. Petit à petit, la φραγκοκρτία devient synonyme de période négative dans l'histoire très millénaire de l'hellénisme, quand on attribue au franc la ruine de la civilisation byzantine. On voit ainsi que la réflexion engagée autour de Du Cange et de Buchon concernent une étape cruciale de l'historiographie du Moyen-Âge grec. Suivront d'autres étapes qui feront l'objet des prochains volumes des Historiens de la Grèce franque, à paraître prochainement dans les collections de l'École française d'Athènes. Et pour plus d'informations, je vous renvoie à la consultation du site frankika.efa.gr et je vous remercie pour votre écoute.